1982 — Le féminisme dans l’air du temps

judy chicago the dinner party
The Dinner Party de Judy Chicago

Par un concours de circonstances et parce que le féminisme était dans l’air, j’ai été invitée à participer à un panel au Musée Régional de Rimouski, sur l’art des femmes.  Les historiennes de l’art France Lévesque et Arlette Blanchet du MAC étaient mes copanelistes. C’est dans ce contexte d’effervescence du féminisme en arts que Arlette Blanchet conservatrice au MAC assura la gestion et le commissariat de l’exposition Art et féminisme. Cet événement artistique avait obtenu un record d’achalandage au Musée.  On y exposait la fameuse Chambre Nuptiale de Francine Larivée ainsi que la non moins célèbre oeuvre contreversée de Judy Chicago : The Dinner Party ainsi que d’autres œuvres de femmes. Notre département avait organisé une visite au MAC pour l’occasion à caractère événementiel. Les traces de cette époque révolue sont en train de disparaître, dans les nuages et il est bon de s’en rappeler. Heureusement qu’on en garde des traces dans les mémoires de maîtrise en histoire de l’art comme celui de Catherine Melançon : La réception des expositions d’art engagé à la fin du XXesiècle au Québec : entre reconnaissance et institutionnalisation, 2010. Il faut dire que l’intellectualisation du discours sur  les œuvres d’art dans un langage hyper spécialisé allait créer un fossé entre les personnes qui jouaient librement avec ce langage et les autres. Cette expertise fait partie du jeu que certaines personnes prennent très au sérieux pour se distinguer de la masse ( La distinction selon Bourdieu ). Ainsi, il s’est établi assez rapidement une hiérarchie de connaisseurs canadiens français à partir des années 60, dans laquelle gravite une élite qui se distingue soit par son argent ou sa culture, parfois par les deux.  Quoi qu’il en soit, la ferveur qui animait le monde des arts visuels, en général, était annonciatrice de l’importance de la civilisation de l’image qui émergeait grâce aux divers médias et technologies, toujours de plus en plus sophistiqués.

1982 — La terre de l’eau vive de Saint-Gabriel

Ferme Irène rêve d_asperges
Je rêvais d’agriculture biologique.

L’expérience de l’échec des petits pâtés végétariens, avait préparé la voie au projet suivant. La question de la saine alimentation, de la qualité de l’eau et de la protection des terres québécoises nous préoccupait et occupait les conversations de notre nouveau trio.  La nouvelle mission s’imposa. Ce fut  la culture de l’asperge biologique. Quelle belle idée ! Pierret Roy, secrétaire au bureau d’Agriculture Canada, Audette Landry enseignante en chimie et moi-même, davantage spécialiste en culture qu’en agriculture, décidons d’acheter une terre au rang Massé à Saint-Gabriel, à une quarantaine de kilomètres de Rimouski. Nous avons formé la Compagnie La terre de l’eau vive de Saint-Gabriel, rénové en partie la maisonet rêvé du futur. Cette aventure nous apporta beaucoup de joie, de plaisirs et de travail. De nombreux amis et amies ainsi que des connaissances passèrent pour fêter ou visiter. De cette période j’ai retrouvé des photos de l’anniversaire de Pierret. Le Cerf-volant fabriqué  pour l’occasion par l’artiste Gabriel Maffolini fut le clou de la journée. Sur la terre de l’eau vive, j’étais impressionnée de voir à perte de vue en direction des quatre points cardinaux. La terre possédait un grand champ de petites fraises, un ruisseau et des bâtiments à l’abandon. Il va de soi que certaines personnes nous trouvaient  flyées, pour ne pas dire folles, de nous lancer dans un tel projet. Cela m’importait peu. Mon bon ami René Marceau sociologue et sa compagne s’était bien lancé dans l’élevage des chèvres, pourquoi pas l’agriculture ? Finalement, après l’analyse de la terre par  l’agronome du Ministère de l’agriculture, le projet des asperges biologiques tomba à l’eau car la terre meuble n’était pas suffisamment profonde. De plus, il aurait fallu importer notre fumier biologique du Nouveau-Brunswick. La belle Pierret, éternelle amoureuse, abandonna le projet et fila le grand amour avec son beau berger. C’est dans ces circonstances que se dessinait le projet suivant. Plus sage ou plus fou ? À l’hiver Audette et moi réfléchissions à la suite de l’aventure. Nous comprenions que nous avions mis la charrue devant les boeufs. Un nouvel Euréka !  Une librairie qui répondrait aux besoins des femmes très attirées par une forme de spiritualité et de conscience planétaire hors des religions traditionnelles nous apparaissait la bonne idée.

1982 — Sorcellerie, spiritualité et religion

cosmos chaudron

Je me rappelle qu’à cette époque féministe j’avais la certitude que la disparition de la religion avait laissé un vide spirituel au Québec. Ce vide prenait une forme différente chez les femmes qui cherchent naturellement à trouver ou à créer du sens à la vie, alors que de nombreux scientifiques et philosophes s’opposent à cette notion de sens. C’est embêtant ! L’imaginaire spirituel féminin serait-il en lien avec le cordon ombilical qui remonte à la nuit des temps : De poussières d’étoiles au cordon ombilical, il n’y a qu’un pas à l’échelle cosmique mais un grand pas pour l’humanité. Ce récit des origines en vaut d’autres. Je réfléchissais à ces questions. Il me semblait que le rôle des femmes dans la reproduction expliquerait cette forme de spiritualité créatrice de lien social, à l’instar des religions.  Les rituels, la liturgie, les symboles et l’architecture, à partir d’un mythe fondateur, marquent l’imagination, émeuvent les sens et fascinent les esprits, tout en définissant une morale et un code social. En plus de rythmer les saisons et les rituels de passage dans la vie. C’est ce qu’on retrouve dans toutes les religions. Quant à moi je considérais et je considère toujours que les femmes auraient intérêt à se libérer de la Parole de Dieu telle qu’elle est véhiculée dans toutes les religions. Selon Einstein, la religion de l’avenir sera une religion cosmique couvrant à la fois les domaines naturels et spirituels. Une savante littérature écoféministe défendait des idées convergentes, tout en proposant le réveil de la Déesse et de la Sorcière : les deux faces d’une même médaille. Si les fictions collectives inspiratrices de tant d’œuvres d’art, savant et populaire, continuent d’alimenter l’imaginaire des artistes, au fil des siècles, c’est parce  qu’il s’agit d’archétypes fondamentaux, conscients ou inconscients, du cycle vie/mort de l’homo sapiens : naissance, sexualité, virginité, guerre, pouvoir, héros, victime, martyr, sauveur, exécution, traîtrise, résurrection, amour, sacrifice, etc. La Bible et la mythologie grecque offraient un vaste éventail d’archétypes que l’on retrouve mythifiés et théâtralisés, à sa façon, dans le christianisme. Cette religion a fait le choix historique de la représentation de l’incarnation du Dieu crucifié dont on ne peut contester le fait qu’il s’agissait d’un châtiment populaire utilisé par les romains qui avaient envahi la Palestine.  Au fil du temps, aux travers les multiples guerres et alliances, parmi les nombreuses sectes de l’époque, le christianisme s’est imposé.

Quelques siècles plus tard, l’Islam, également d’inspiration biblique, entra en compétition comme religion universelle. Toutefois, il ne faut pas penser que les religions sont les seules fictions collectives.

1982 — Laïcité et transcendance

Célébration de la Fête-Dieu à Montréal

Dès l’adolescence j’étais devenue progressivement anti-religion et anti-cléricale, comme tant d’autres québécois et québécoises de ma génération. C’est ce qui explique que j’ai fait ma large part pour ébranler l’institution catholique, en me présentant aux élections scolaires de la CECM avec mon ami Yves Archambeault, sous la bannière du Regroupement Scolaire Progressiste (RSP), peu avant mon engagement au Cégep. Le poète Jacques Godin, amoureux de Pauline Julien, m’accompagna une journée entière dans ce porte-à-porte qui dura un long mois. À court terme, le RSP visait l’exemption de l’enseignement religieux et la création des cours de morale afin de sortir les enfants athées des corridors des écoles.  Le temps des religions institutionnalisées me semblait vraiment révolu. Belle illusion de jeunesse. Le temps nous a montré que la véritable laïcité au Québec n’était pas pour demain.

Si j’avais un souhait pour l’humanité c’est qu’elle évolue consciemment vers la notion de « trans ». Pas les gras trans mais bien la transcendance, tel que pouvait l’imaginer Anais Nin : transition, transgression, translucidité, transformation, transmission, transportement, transdisciplinarité… enfin, tous les trans qui nous font évoluer au-delà du connu. Ce sont ces «  switchs » de niveau de conscience qui nous fascinent, avec leurs bons et leurs mauvais côtés.  Il faut reconnaître que la notion de « trans » s’oriente lentement mais sûrement vers le transhumanisme et le transgenrisme et autres trans que nous ne pouvons pas encore imaginer.  Plus qu’une mutation, une transmutation qui ne pouvait être imaginée à l’époque d’Anaïs Nin. Dans un contexte où les mots changent de sens et que la religion institutionnalisée perd de sa substance, je suppose que les mots  transubstantiation et transfiguration sont également appelé à un détournement de sens.