TROISIÈME PARTIE : MAI 1985 — Bioart et Transhumanisme

L’affaire est dans l’sac

En mai 1985, je présentais à Rimouski la performance l’affaire est dans l’sac. Celle-ci traitait de la notion d’identité reliée au corps biologique. Aujourd’hui les artistes du BioArt poursuivent leurs audacieuses et troublantes recherches sur l’identité en intégrant les NBIC*.

*Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives (NBIC). 

C’est en étudiant l’histoire de la génétique, de l’eugénisme et du transhumanisme que j’ai pris conscience de l’impact des expérimentations artistiques actuelles, à mille lieux des réflexions de l’époque, en ce qui concerne les NBIC. La grande transition historique commençait à peine ainsi que l’importance que prend la notion d’identité numérique.

C’est au Salon Hors du Temps que j’ai présenté l’affaire est dans l’sac. J’expliquerai le processus de cette performance, mais surtout je résumerai l’essentiel de mes recherches historiques qui m’ont permis de  mieux comprendre l’émergence du transhumanisme au XXe siècle.  Mouvement dans lequel s’inscrivent de façon spectaculaire les trois bioartistes que je présenterai : Orlan, Edourdo Kac et Sterlac. Par la suite, je traiterai de l’acceptation sociale et de la reproduction des élites tout en tentant quelques réflexions, sur l’eugénisme, auxquelles cette recherche m’a confrontée et me confronte toujours.

Le Salon Hors du temps

Les anciens rimouskois reconnaîtront sans doute la photo de mon atelier Le Salon Hors du Temps, en face de la librairie Vénus. Ce fut mon terrain de jeu artistique durant quelques années avant que  j’aménage dans mon ermitage, à Pointe-au-Père.

Le Salon Vénus inc. est devenu propriétaire de la maison blanche. Tour à tour, salle d’expositions artistiques,  mon atelier et la Maison des femmes de Rimouski. Finalement, la Coopérative Aténa est devenue propriétaire de la maison. Leur premier projet  de créer une fabrique de bière et un pub est tombé à l’eau pour devenir l’actuelle Coopérative d’habitation.

Performance L’affaire est dans l´sac

Quelques-unes de mes identités imaginaires apparaissant dans L’affaire est dans l’sac.

L’élément déclencheur de la performance fut le fait qu’un soir, à la brunante, alors que je me rendais allègrement au terminus d’autobus, je me suis fait bousculée et volée par trois personnes cagoulées vêtues de noir.
À l’époque j’aurais dit trois garçons. (De nos jours c’est plus compliqué d’identifier le sexe et le genre puisque celui-ci serait dans la tête, paraît-il. En plus, on risque d’être mal vu si on se trompe. Qu’importe ! ) J’ai alors pris conscience que l’essentiel de mon identité était dans ma grosse
sacoche : carte d’assurance sociale, d’assurance maladie, permis de conduire, assurance auto, cartes de crédit, porte-monnaie, bottin téléphonique, clés, lettres, maquillage, cigarettes, etc. J’ai aussi pris conscience que le vol ressemble à un viol. C’est violent ! C’est à partir de mes réflexions sur cet événement et ma condition de femme que j’ai construit une performance qui questionnait la notion d’identité. Question reprise bio-technologiquement par les artistes du Bioart.

Trois ans plus tard, je pose fièrement à côté d’une publicité à Paris dont le slogan est identique au titre de ma performance ! ( Photo : Audette Landry )

Transhumanisme et évolution

Le mot transhumanisme est apparu en France dans les années 1930, via le Centre d’études des problèmes humains où voisinent les idées d’Alexis Carrel et de Julian Huxley (frère d’Aldous)  et où l’on évoque la pensée spiritualiste évolutionniste de Pierre Teilhard de Chardin. Mis à l’index par l’Église de Rome, l’œuvre du jésuite scientifique vise le point Omega pour l’avenir de l’humanité. Rien de moins. Cette façon singulière d’imaginer le futur avait tout ce qu’il fallait pour inspirer spirituellement certains courants transhumanistes. (Les jésuites doivent se retourner dans leur tombe.) L’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin fut traduite en anglais par Julian Huxley, président de la Société eugénique britannique. Celui-ci fut co-rédacteur du Manifeste des généticiens en 1939 et premier directeur à l’UNESCO en 1948. C’est lui  qui popularisa le terme transhumanisme lors d’une conférence  dans les années 1950.

De son côté le  controversé prix Nobel de 1912, le chirurgien Alexis Carrel, rayé de la toponymie de Montréal en 2017, fut carrément associé au nazisme. Pourtant tous ces scientifiques et philosophes en faveur de l’eugénisme, dont Bertrand Russel, avaient en commun l’idée d’évolution et de perfectionnement de l’humanité tout en craignant la surpopulation des inaptes. Ils étaient nombreux en Angleterre les adhérents à des cercles eugéniques qui visaient la sélection rationnelle plutôt que naturelle.  Mais, suite au nazisme, toute idée d’évolution reliée à l’eugénisme est devenue tabou malgré la stérilisation forcée qui était devenue monnaie courante dans de nombreux pays. J’y reviendrai. 

Alexis Carrel,(1873-1944)
Prix Nobel physiologie ou médecine 1912

« L’unique route ouverte au progrès humain est le développement optimum de toutes nos potentialités physiologiques, intellectuelles et spirituelles. Seule cette appréhension de la réalité totale peut nous sauver.» Carrel

PIERRE THEILLARD DE CHARDIN

Pierre Theillard de Chardin,  (1881-1955)
Jésuite paléontologue

« Notre devoir d’Homme est d’agir comme si les limites de notre puissance n’existaient pas. Devenus, par l’existence, les collaborateurs d’une Création qui se poursuit en nous pour mener invraisemblablement à un but (même terrestre) bien plus élevé et éloigné que nous ne pensons, nous devons aider Dieu de toutes nos forces, et manipuler la matière comme si notre salut ne dépendait que de notre industrie.»  Theillard de Chardin

JULIAN HUXLEY

— Julian Huxley, (1887-1975)
Biologiste, théoricien de l’eugénisme 

« Une fois pleinement saisies les conséquences qu’impliquent la biologie évolutionnelle, l’eugénique deviendra inévitablement une partie intégrante de la religion de l’avenir, ou du complexe de sentiments, quel qu’il soit, qui pourra, dans l’avenir, prendre la place de la religion organisée. »  Huxley

L’idée d’améliorer et de prolonger l’espèce humaine est réapparue en force en Californie dans la Silicon Valley dans les années 1980, avec l’aide de la NASA,  sous la houlette de Ray Kurzweil patron de l’université de la Singularité dont on retrouve des tentacules dans divers pays. Le mouvement transhumanisme prône l’utilisation des diverses technologies afin de soigner, perfectionner, transformer et prolonger l’homo sapiens. Et pourquoi pas le rendre immortel, comme le propose la firme Neurolink de Elon Musk, en créant une symbiose cerveau/machine par des implants neuronaux ? 

Malgré la tentative de rendre le concept plus sexy en 2008, en changeant le nom pour Humanity Plus, cela n’a pas changé grand chose. La Déclaration  définissant les bases du transhumanisme est rédigée en 7 points. Le premier point se lit ainsi : « L’humanité sera profondément affectée par la science et la technologie dans l’avenir. Nous envisageons la possibilité d’élargir le potentiel humain en surmontant le vieillissement, les lacunes cognitives, la souffrance involontaire, et notre isolement sur la planète terre. »

Captivant et troublant la création de ce projet qui en désole certains et en réjouit d’autres. Voici donc quelques un des livres qui m’ont particulièrement aiguillonnée dans cette recherche sur la génétique, les biotechnologies et le transhumanisme.  Parmi ces livres, celui de  Jacques Testart, père du premier bébé-éprouvette français en 1982, m’a rappelé les pratiques artistiques du BioArt qui jusqu’alors ne m’avaient pas tellement captivée. 

Le Bioart et la question des limites

De fil en aiguille, en approfondissant la question du transhumanisme, je comprenais que ce mouvement vise à revoir le rapport au corps en questionnant et en repoussant ses limites. C’est exactement le projet des bioartistes qui sont des intellectuels, boursiers, chercheurs patentés, conférenciers, diplômés, honorés, reconnus à travers le monde dans les réseaux d’arts technologiques et bioartistiques. Les historiens et historiennes de l’art ne peuvent les ignorer*. 

ORLAN

ORLAN : naissance 1946

ORLAN est une artiste française féministe, multidisciplinaire qui travaille à Paris, New-York et Los Angeles. L’artiste vise à sortir des normes et du cadre. Son installation/performance Le Baiser de l’artiste de 1977 fit scandale et lui valut le congédiement de son travail de formatrice culturelle dans une école privée. Son art corporel interroge les pressions politiques, sociales et religieuses, principalement la tradition judéo-chrétienne dont elle est issue. ORLAN vise la suppression de l’inné et de l’acquis et questionne la beauté et le désir. Elle interroge les clichés de la femme mère et putain. Le scandale fut tel que personne ne l’a défendue : ni les féministes, ni le milieu de l’art. Malgré l’anathème qui pesa sur elle, elle continua sans relâche ses explorations. Dans son manifeste de 1992 « L’art charnel » l’artiste « ne s’intéresse pas au résultat plastique final, mais à l’opération-chirurgicale-performance et au corps modifié, devenu lieu de débat public ». Elle réclame de faire ce qu’elle veut de son corps, toutefois sans le faire souffrir. En 1993 l’artiste plasticienne défraya la chronique en transformant son visage par neuf opérations, notamment par une chirurgie d’implants en forme de bosses, sur les tempes. Ces performances sont filmées, on peut les voir sur internet. Dans sa performance de 2007 Le Manteau d’Arlequin, inspiré du livre de Michel Serre Le tiers instruit, ORLAN est filmée pendant l’opération dans le bloc opératoire alors qu’on lui prend des cellules qui seront cultivées en laboratoire avec d’autres cellules humaines  pour la création du Manteau d’Arlequin, métaphore utilisée dans le livre de Michel Serre.

Edouardo Kac : naissance 1986

L’américano-brésillien de formation littéraire et philosophique Edouardo Kac fit un grand coup médiatique avec la lapine transgénique fluorescente qu’il baptisa Alba et qu’il inscrivit dans son catalogue d’artiste en 2000. Maîtrise en beaux-arts de  l’Art Institut of Chicago, il est récipiendaires de nombreux prix et bourses.  Son œuvre se trouve dans les plus grands Musées de la planète. Très prolifique, son processus de recherche et d’expérimentation est largement appuyé par des écrits théoriques à caractère critique. Il s’intéresse à la communication sous toutes ses formes via la bio-informatique et diverses technologies. En 1989, il a produit sa première œuvre de télé-présence en intégrant la robotique commandé à distance.  C’est lui qui inventa le mot BioArt, notion qui l’amène à questionner la limite entre l’animal et l’humain ainsi que  l’humain et l’inhumain. En 1997, en direct, à la télé brésilienne, il présenta Time Capsule. Cette performance de bioarttransgénique, en présence d’un médecin, consistait à s’implanter dans la jambe un microcircuit afin d’inscrire son corps et son identité dans une base de données d’identification des animaux qui sert à positionner les animaux perdus. Quelques minutes plus tard  il fut lu optiquement à Chicago et reconnu comme animal et propriétaire.

Kac est un pionnier contreversé, entre autre, parce que la fameuse lapine Alba fut fabriquée en France en 1998 au laboratoire de l’INRA, dirigé par Louis-Marie Houdeline, en introduisant un gène de méduse dans le code génétique de la lapine. Suite à la visite du laboratoire, Kac s’est approprié la lapine comme œuvre d’art. Par cette diffusion mondiale, un certain public prenait conscience de ce travail de laboratoire sur les animaux transgéniques. Ce genre de recherche se pratiquait aussi à Singapour et l’on vit apparaître sur le marché, au début des années 2000, des poissons d’ornements fluorescents Glofish et Electric Greens considérés non dangereux selon l’Avis de Pêche et Océan canada en 2018, alors qu’ils sont interdits dans plusieurs pays.

Extrait du Manifeste du BioArt de 2017 signé par Eduardo Kac*:
« Nous faisons confiance au public artistique qui reconnaît que, du fait que Bio Art est vivant, tout Art Bio a des implications politiques, sociales, culturelles et éthiques, que celles-ci soient explicites ou non par l’artiste. »

*Marianne Cloutier a produit un mémoire de maîtrise en histoire de l’art à l’UQAM sur Edouardo Kac. Elle poursuit des études post-doctorales en bioéthique et collabora comme commissaire à l’exposition Art + Bioéthiqueen 2016 à Montréal.

Stelarc : Naissance 1946

STERLAC

Sterlac est né à Chypre et vécut sa jeunesse marginale en Australie. Son œuvre est principalement orientée sur l’extension des capacités du corps humain. Il est devenu une célébrité mondiale en 2007 grâce à la troisième oreille, produite à partir de cellules souches, qu’il s’est fait transplanter dans le bras. D’abord chercheur dans les arts de la performance dans une université en Angleterre il pousuivit ses recherches à l’université Curtin en Australie. C’est au Japon qu’il eut la révélation du travail sur le corps grâce au butô qui explore l’éphémérité du corps. Désormais dans son œuvre, le corps sera perçu commme un objet obsolète. Suite au choc du butô, la transformation de l’homme en forme non humaine est devenu son projet.  Il enseigna l’art et la sociologie sur l’homme/robot, l’Intelligence artificielle, la vie possible en dehors du corps biologique a l’école internationale de Yokohama. Et il réalisa sa série de 25 supensions corporelles de 1976 à 1988. Il produisit aussi des exosquelettes. En 1997 il est professeur d’Honneur au département Art and Robotics de l’Université Carnegie Mellon. Doctorat, honoris causa de plusieurs universités, il obtint le prestigieux prix Ars Electronica dans la catégorie Art hybride, en Autriche. 

Acceptation sociale. Débat.

Le  travail sur le corps fait partie de la culture mondiale depuis la nuit des temps. Il suffit de penser aux tatouages, peircing et scarifications diverses, sans compter les multiples formes de chirurgies esthétiques et tortures corporelles. Ce qui distingue les bioartistes des divers intervenants sur le corps c’est qu’il s’agit d’artistes professionnels inscrits dans le réseau/système international de l’art officiel.

Ces bioartistes sont en quelque sorte des lanceurs d’alerte. Certains se définissent franchement comme transhumanistes alors que d’autres s’y opposent carrément ou le questionnent sérieusement. On retrouve des positions aussi polarisées chez les généticiens, embryologistes, biologistes, médecins, philosophes et futurologues qui se penchent sur la question. Jusqu’où irons-nous dans la transformation du corps ? L’homo sapiens est-il prêt et souhaite-t-il devenir un mutant plus ou moins cyborgs ? La limite serait-elle le mystérieux point Omega ? Il y a tellement d’interprétations possibles à partir de ce concept imaginaire de Teilhard de Chardin. 

C’est au nom de la dignité humaine et des dangers de jouer aux apprentis sorciers avec l’inconnu que questionne  le biologiste Jacques Testart. Par contre,  le neurologue Laurent Alexander insiste pour rappeler l’urgence de repenser la notion d’Intelligence afin  d’adapter le plus rapidement possible l’éducation à cette fulgurante transition techno-culturelle. Selon lui, comme plusieurs transhumanistes, l’humanité n’a pas le choix si elle veut rendre l’Intelligence humaine complémentaire à l’Intelligence artificielle. Gros débat en perspective !

Quand on soulève la question de l’acceptation sociale, notion à la mode chez nos politiciens, on voit bien que la majorité des gens veut prolonger leur vie en utilisant les biotechnologies et pharmacologies qui offrent cette possibilité. C’est ce que j’observe en général chez les individus de ma génération. Génération qui produira de nombreux centenaires et qui ne semble pas réclamer en masse l’aide médicale à mourir. À ce propos, je tiens à rendre hommage à Hélène Bolduc, grande sorcière de Montréal, pour son engagement exceptionnel dans l’Association Québécoise pour le Droit de mourir dans la Dignité. Comme première présidente de l’Association, Hélène a su gérer l’évolution de cette association avec talent, humanisme et  grande sagesse. L’idée est lancée, la Loi évoluera en fonction de l’acceptation sociale et de l’évolution de la société.

Par ailleurs, quels futurs parents ne voudraient pas éliminer les embryons porteurs de gènes déficients pour choisir les plus adéquats quand on sait que 94% à 97% des mères, portant un fœtus ayant le gène de la trisomie 21, se font avorter. De plus, on pourrait choisir le sexe et prévenir une centaine de maladies génétiques en sélectionnant les meilleurs embryons. D’autant plus que le système CRISPR rend les choses plus faciles non seulement pour la sélection des humains. Une révolution s’annonce aussi en agriculture, mais on en parle moins. 

En génétique, les Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats (« Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées »), plus fréquemment désignées sous le nom de CRISPR (acronyme prononcé /ˈkrɪspəʳ/), sont des familles de séquences répétées dans l’ADN.

La porte est grande ouverte pour la création d’individus augmentés comme dans le film Bienvenue à Gattaca, lequel ressemble de moins en moins à la science-fiction. Jusqu’où les  futurs homo sapiens pourront-ils ou devront-ils être prolongés ou augmentés  en utilisant les diagnostics pré-nataux et préimplantatoires, après avoir été sélectionnés eux-mêmes ? Risque-t-on de créer des classes d’individus déterminées qui nuiraient à la biodiversité sociale ? Quel gouvernement pourra s’offrir le luxe de répondre aux besoins et choix de tous ses citoyens et citoyennes ? Sans compter l’immigration. Quels seront les espaces de liberté dans ce futur ? S’il devient possible d’éradiquer toutes les maladies d’origine génétique dès l’embryon, serait-ce une bonne solution? La liste des questions est longue. Gros débat !

 

Extrait du film Bienvenue à Gattaca