1979 — C’est le début d’un temps nouveau

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Au début le groupe de féministes auquel je m’associais naturellement mettait sur pieds Le Centre des femmes du Bas-St-Laurent devenu La Maison des femmes de Rimouski puis Centre-femmes de Rimouski. Dans ce rassemblement de femmes de divers milieux, j’ai délaissé les livres théoriques de Simone de Beauvoir, Julia Kristeva, Élisabeth Badinter, Marilyn French, etc. pour voir et entendre les problématiques réelles du mouvement des femmes. Les tensions étaient fortes entre les féministes/lesbiennes plutôt radicales qui assumaient un certain leadership et les autres femmes majoritairement hétérosexuelles qui ne voyaient pas la nécessité d’associer le lesbianisme à la cause. Il y avait débat et c’était vivant. Autre problématique, fallait-il oui ou non accorder une place aux hommes dans le mouvement des femmes? La question n’était pas que théorique : un homme pouvait-il donner le cours d’initiation à la mécanique automobile ?  Je ne me souviens même pas de la conclusion de ce débat puisque que cette question ne me touchait pas du tout.  J’avais d’autres chats à fouetter. À l’époque, nous étions loin de discuter passionnément de la gestation pour autrui, du transgenrisme, de l’utérus artificiel, de la place des fillettes soldates dans de nombreuses armées du monde, des femmes dans l’Armée canadienne ou des femmes robots, avec ou sans voile. Nous étions loin du mouvement #MeToo mais nous occupions les ondes. C’était le début d’un temps nouveau comme le chantait René Claude. Depuis cette période, certaines structures sociales qui semblaient stables furent ébranlées par la mondialisation, le féminisme et les technosciences.  Sans parler de la crise socio-économico-environnementale. Par conséquent cette mutation globale de l’homo sapiens est un projet sans fin et chaque génération doit jouer sa partition, le mieux qu’elle le peut, me semble-t-il. J’ai joué la mienne passionnément grâce, entre autre, à Nicole Vignola que j’ai connue à la La Maison des femmes de Rimouski. Cette organisatrice hors pair, était très engagée pour l’émancipation des femmes, tant sur le plan politique qu’artistique. J’y reviendrai.

1979 — Le syndicalisme au féminin

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Audette Landry, présidente du syndicat des enseignants et enseignantes du Cégep de Rimouski

Rimouski bouillonnait d’artistes, de scientifiques, de sportifs, d’amoureux de la mer et de la nature ainsi que de nombreux philosophes barbus. Quant aux femmes, elles étaient partout. Évidemment, il y avait des clubs de gars, c’est bien normal car il y avait aussi des clubs de filles. Tout ce beau monde, que j’ai appris à connaître et à aimer au fil des ans, se rencontrait dans les restaurants, bars et cafés pour discuter de tout et de rien. Surtout de tout. La théorie du Tout était à la mode. Peu à peu je me suis fait des amis et amies dans le Cégep. Je fréquentais le café/restaurant La Cathédrale et le Bar O. Plus tard ce fut le Mix. À ma grande surprise ces lieux étaient des place publiques ou circulaient les potins et informations de la ville. C’était nouveau, pour l’urbaine que j’étais, habituée à l’anonymat. Des professeurs que je côtoyais, Rolande Ross (décédée), Michelle Naud, Michelle Therrien et Jean-Yves Saint-Pierre devenus des amis depuis, vantaient le leadership de leur ex-présidente du syndicat, alors trésorière de la FNEEQ, installée temporairement à Montréal. La réputation de madame Audette Landry la précédait. On disait d’elle qu’elle était vraiment « in » pour une ancienne religieuse des Dames de la Congrégation Notre-Dame. Elle encouragea plusieurs enseignantes à s’engager dans le syndicalisme, sans que l’on parle de quota. La question des quotas ne se posait même pas et les femmes étaient présentes sans complexe et souvent très éloquentes au micro. Je pense, entre autres, à Christiane Jobin et à Audette Landry.  J’ai été très fascinée de l’aisance avec laquelle Audette expliquait au tableau, noir ou vert, la formule mathématique provinciale de répartition des tâches. Peu de profs comprenaient ces formules mathématiques qui donnaient beaucoup de fil à retordre dans de nombreux départements. Il faut savoir que les tâches oscillaient avec le nombre d’élèves et qu’il fallait souvent trouver des stratégies syndicales pour sauver ou éliminer des profs ou des départements. Ces négociations permanentes furent souvent source de tension, surtout dans un petit département comme le nôtre qui comprenait plusieurs disciplines : cinéma, musique et arts plastiques en cours complémentaires  ainsi qu’un programme spécialisé en arts plastiques (arts visuels). J’ai vu avec le temps les jeux des alliances et des mésalliances, les jeux de coulisse, les jeux d’influence et les manigances ainsi que les jeux à somme nulle et non nulle. Et bien sûr, le jeu des bons sentiments. J’imagine que ces jeux sont observables, de tous temps et en tous lieux.

1979 — L’art action

Groupe de Femmens en action
Groupe de Femen en action

Au travers nos nombreuses et joyeuses fiestas, nous réfléchissions sérieusement aux « bonnes actions » à entreprendre pour la cause des femmes et de la Vie sur la planète terre. Audette et moi avons soutenu et encouragé une bonne amie, jeune étudiante en Droit de Montréal, dans une action artistique. Fleurette Boucher, surnommée Flo, était une touchante jeune fille révoltée par toutes les injustices et le déferlement de la pornographie, dans un contexte où Le Conseil du Statut de la femme avait fait de la pornographie son cheval de bataille. Cette chère Flo voulait absolument manifester son indignation par  un délit qui consistait à peinturer de couleur rouge, à la tombée de la nuit, une vitrine à caractère pornographique, en plein Rimouski. Nous avons eu chaud mais notre trio a réussi. Fleurette est décédée quelques années plus tard d’un cancer. Pourtant je me souviens d’elle comme si c’était hier, la magie de la mémoire ! Dans cet acte de vandalisme qu’on pourrait associée à la notion de désobéissance civile nous avions chacune nos motivations. Quant à moi, j’avais le discours pour expliquer au juge qu’il s’agissait d’une œuvre d’art engagé qui se situait dans le courant Art Action.
Sans m’en rendre compte, mon style de création prenait forme. C’est ainsi que Wikipedia définit ce courant artistique qui remonte au début du XXe siècle: « L’Art action utilise comme matériau le corps, le temps et l’espace.  Les caractéristiques formelles selon les historiens et les théoriciens de l’art action contemporain sont la présence de l’artiste, l’immédiateté ici et maintenant, le contexte de présentation de l’action,  la dématérialisation de l’œuvre et le spectateur devenu acteur. Qu’il soit orchestré ou improvisé, subtil ou direct, l’art action est un aspect vivant, parfois provocateur et inconfortable, de l’art d’aujourd’hui. » L’exemple actuel le plus connu dans ce courant, ce sont les provocatrices Femen dont la forme artistique divise les féministes.

1980 — La guerre des idéologies

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J’ai remplacé Serge Légaré comme déléguée à la Coordination provinciale en histoire de l’art. La plupart des rencontres annuelles avait lieu dans la région de Québec. La principale tâche de cette Coordination consistait à repenser non plus le corpus historique des cours mais surtout les théories et grilles d’analyse des œuvres d’art. Grâce au rattrapage éducationnel créé par le Réseau de l’Université du Québec, les théoriciens et théoriciennes de l’art étaient de plus en plus nombreux et nombreuses. Les diverses théories ou grilles d’analyses avaient leurs supporteurs et leurs supportrices. De vifs débats et jeux de coulisses finirent par un consensus pacifique. Après plusieurs années d’échange, toutes les approches fûrent considérées valables: marxiste, féministe, formaliste, psychanalytique: « Y en avait pour tout le monde ». C’était sans doute la meilleure solution. De plus,  rien n’empêchait de les superposer ces fameuses grilles. Ceci étant réglé, l’étape suivante fut la compétition pour le lexique et le langage visuel le plus pertinent. Historiens et plasticiens se relançaient à qui mieux mieux. Chacun produisait ses documents. Qui aurait les meilleurs et les derniers mots pour décoder une œuvre d’art ? Il y avait du pain sur la planche pour de nombreuses années. C’est à l’une de ces Coordination en histoire de l’art que j’ai rencontré Arlette Blanchet, du MAC. J’ai eu la chance de profiter de ses connaissances et de son expertise en histoire de l’art durant de nombreuses années.

1981 — Des idées aux petits pâtés

MAINMISE et LA VIE EN ROSE
Mainmise et La Vie en Rose

À deux pas du Cégep, du côté de la rue Saint-Louis, l’ancien Institut maritime avait été transformé en Regroupement des organismes communautaires et culturels ( ROCC ) avant de devenir l’actuelle Hôtellerie Omer Brazeau. Le Centre réunissait de multiples organismes de gauche, féministe, écologiste, granola, artistique… On y trouvait entre autre, une radio communautaire et un restaurant végétarien tenu par un charmant chef, membre de la Fraternité Blanche Universelle. C’est souvent là que nous nous rencontrions, travailleuses et chômeuses, en vue de partager nos connaissances et réfléchir à la création de projets pour les femmes en chômage. Après la défaite du référendum pour l’Indépendance nationale, il fallait agir et chercher une voie inspirante à l’action. La revue contre-culturelle, d’inspiration californienne, Main-mise avait fait son temps. Fondée en 1970 elle avait inspiré un mouvement orienté vers la libération de l’individu. Par la suite, la revue Le Temps fou plus politisée, avait permis l’émergence de la revue La vie en Rose, qui donna  un immense dynamisme au mouvement des femmes. De son côté,  Jacques Languirand donnait le ton du Nouvel Âge au Québec. Il abordait tous les courants alternatifs mondiaux : massages, boudhisme, zen, méditation, yoga, écologie, alimentation naturelle, santé, phytothérapie, physique quantique, Gaïa, psychologie, pensée positive, thérapie, pouvoir de la pensée, agriculture biologique, voyages initiatiques, spiritualité, science, etc. Ce ton qui dura 40 ans à la radio de Radio-Canada a fini en queue de poisson car l’auréole du personnage fut ternie à la fin de sa vie. (Cette façon que nous avons au Québec de tourner radicalement le dos au passé pour y cacher sa part d’ombre me déconcerte. Ce purisme inquisiteur qui cherche à se montrer plus blanc que blanc remonte occasionnellement à la surface.) Donc, revenons à l’idée principale qui était de créer des emplois pour les chômeuses. Nous acceptions toutes les suggestions. Euréka ! L’idée qui rallia toutes les filles fut de produire des petits pâtés végétariens. Par hasard, peu de temps après cette merveilleuse idée, l’impulsive Audette Landry tomba sur la vente d’une cuisinière commerciale pour la modique somme de mille dollars. Une aubaine !  Il n’y avait qu’une seule ombre au tableau. Aucune d’entre nous n’avait pensé demander s’il y avait des femmes motivées à cuisiner les petits pâtés végétariens. Personne ne s’est présenté parmi les chômeuses sur les postes disponibles et cette leçon de vie, prise avec humour, ouvrait l’imaginaire à d’autres projets toujours orientés vers la santé des femmes, l’écologie et l’agriculture biologique. La santé des femmes nous semblait prioritaire car les effets sur le bien commun et la collectivité allaient de soi.

Pâtés F

1982 — Le féminisme dans l’air du temps

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The Dinner Party de Judy Chicago

Par un concours de circonstances et parce que le féminisme était dans l’air, j’ai été invitée à participer à un panel au Musée Régional de Rimouski, sur l’art des femmes.  Les historiennes de l’art France Lévesque et Arlette Blanchet du MAC étaient mes copanelistes. C’est dans ce contexte d’effervescence du féminisme en arts que Arlette Blanchet conservatrice au MAC assura la gestion et le commissariat de l’exposition Art et féminisme. Cet événement artistique avait obtenu un record d’achalandage au Musée.  On y exposait la fameuse Chambre Nuptiale de Francine Larivée ainsi que la non moins célèbre oeuvre contreversée de Judy Chicago : The Dinner Party ainsi que d’autres œuvres de femmes. Notre département avait organisé une visite au MAC pour l’occasion à caractère événementiel. Les traces de cette époque révolue sont en train de disparaître, dans les nuages et il est bon de s’en rappeler. Heureusement qu’on en garde des traces dans les mémoires de maîtrise en histoire de l’art comme celui de Catherine Melançon : La réception des expositions d’art engagé à la fin du XXesiècle au Québec : entre reconnaissance et institutionnalisation, 2010. Il faut dire que l’intellectualisation du discours sur  les œuvres d’art dans un langage hyper spécialisé allait créer un fossé entre les personnes qui jouaient librement avec ce langage et les autres. Cette expertise fait partie du jeu que certaines personnes prennent très au sérieux pour se distinguer de la masse ( La distinction selon Bourdieu ). Ainsi, il s’est établi assez rapidement une hiérarchie de connaisseurs canadiens français à partir des années 60, dans laquelle gravite une élite qui se distingue soit par son argent ou sa culture, parfois par les deux.  Quoi qu’il en soit, la ferveur qui animait le monde des arts visuels, en général, était annonciatrice de l’importance de la civilisation de l’image qui émergeait grâce aux divers médias et technologies, toujours de plus en plus sophistiqués.

1982 — La terre de l’eau vive de Saint-Gabriel

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Je rêvais d’agriculture biologique.

L’expérience de l’échec des petits pâtés végétariens, avait préparé la voie au projet suivant. La question de la saine alimentation, de la qualité de l’eau et de la protection des terres québécoises nous préoccupait et occupait les conversations de notre nouveau trio.  La nouvelle mission s’imposa. Ce fut  la culture de l’asperge biologique. Quelle belle idée ! Pierret Roy, secrétaire au bureau d’Agriculture Canada, Audette Landry enseignante en chimie et moi-même, davantage spécialiste en culture qu’en agriculture, décidons d’acheter une terre au rang Massé à Saint-Gabriel, à une quarantaine de kilomètres de Rimouski. Nous avons formé la Compagnie La terre de l’eau vive de Saint-Gabriel, rénové en partie la maisonet rêvé du futur. Cette aventure nous apporta beaucoup de joie, de plaisirs et de travail. De nombreux amis et amies ainsi que des connaissances passèrent pour fêter ou visiter. De cette période j’ai retrouvé des photos de l’anniversaire de Pierret. Le Cerf-volant fabriqué  pour l’occasion par l’artiste Gabriel Maffolini fut le clou de la journée. Sur la terre de l’eau vive, j’étais impressionnée de voir à perte de vue en direction des quatre points cardinaux. La terre possédait un grand champ de petites fraises, un ruisseau et des bâtiments à l’abandon. Il va de soi que certaines personnes nous trouvaient  flyées, pour ne pas dire folles, de nous lancer dans un tel projet. Cela m’importait peu. Mon bon ami René Marceau sociologue et sa compagne s’était bien lancé dans l’élevage des chèvres, pourquoi pas l’agriculture ? Finalement, après l’analyse de la terre par  l’agronome du Ministère de l’agriculture, le projet des asperges biologiques tomba à l’eau car la terre meuble n’était pas suffisamment profonde. De plus, il aurait fallu importer notre fumier biologique du Nouveau-Brunswick. La belle Pierret, éternelle amoureuse, abandonna le projet et fila le grand amour avec son beau berger. C’est dans ces circonstances que se dessinait le projet suivant. Plus sage ou plus fou ? À l’hiver Audette et moi réfléchissions à la suite de l’aventure. Nous comprenions que nous avions mis la charrue devant les boeufs. Un nouvel Euréka !  Une librairie qui répondrait aux besoins des femmes très attirées par une forme de spiritualité et de conscience planétaire hors des religions traditionnelles nous apparaissait la bonne idée.

1982 — Sorcellerie, spiritualité et religion

cosmos chaudron

Je me rappelle qu’à cette époque féministe j’avais la certitude que la disparition de la religion avait laissé un vide spirituel au Québec. Ce vide prenait une forme différente chez les femmes qui cherchent naturellement à trouver ou à créer du sens à la vie, alors que de nombreux scientifiques et philosophes s’opposent à cette notion de sens. C’est embêtant ! L’imaginaire spirituel féminin serait-il en lien avec le cordon ombilical qui remonte à la nuit des temps : De poussières d’étoiles au cordon ombilical, il n’y a qu’un pas à l’échelle cosmique mais un grand pas pour l’humanité. Ce récit des origines en vaut d’autres. Je réfléchissais à ces questions. Il me semblait que le rôle des femmes dans la reproduction expliquerait cette forme de spiritualité créatrice de lien social, à l’instar des religions.  Les rituels, la liturgie, les symboles et l’architecture, à partir d’un mythe fondateur, marquent l’imagination, émeuvent les sens et fascinent les esprits, tout en définissant une morale et un code social. En plus de rythmer les saisons et les rituels de passage dans la vie. C’est ce qu’on retrouve dans toutes les religions. Quant à moi je considérais et je considère toujours que les femmes auraient intérêt à se libérer de la Parole de Dieu telle qu’elle est véhiculée dans toutes les religions. Selon Einstein, la religion de l’avenir sera une religion cosmique couvrant à la fois les domaines naturels et spirituels. Une savante littérature écoféministe défendait des idées convergentes, tout en proposant le réveil de la Déesse et de la Sorcière : les deux faces d’une même médaille. Si les fictions collectives inspiratrices de tant d’œuvres d’art, savant et populaire, continuent d’alimenter l’imaginaire des artistes, au fil des siècles, c’est parce  qu’il s’agit d’archétypes fondamentaux, conscients ou inconscients, du cycle vie/mort de l’homo sapiens : naissance, sexualité, virginité, guerre, pouvoir, héros, victime, martyr, sauveur, exécution, traîtrise, résurrection, amour, sacrifice, etc. La Bible et la mythologie grecque offraient un vaste éventail d’archétypes que l’on retrouve mythifiés et théâtralisés, à sa façon, dans le christianisme. Cette religion a fait le choix historique de la représentation de l’incarnation du Dieu crucifié dont on ne peut contester le fait qu’il s’agissait d’un châtiment populaire utilisé par les romains qui avaient envahi la Palestine.  Au fil du temps, aux travers les multiples guerres et alliances, parmi les nombreuses sectes de l’époque, le christianisme s’est imposé.

Quelques siècles plus tard, l’Islam, également d’inspiration biblique, entra en compétition comme religion universelle. Toutefois, il ne faut pas penser que les religions sont les seules fictions collectives.

1982 — Laïcité et transcendance

Célébration de la Fête-Dieu à Montréal

Dès l’adolescence j’étais devenue progressivement anti-religion et anti-cléricale, comme tant d’autres québécois et québécoises de ma génération. C’est ce qui explique que j’ai fait ma large part pour ébranler l’institution catholique, en me présentant aux élections scolaires de la CECM avec mon ami Yves Archambeault, sous la bannière du Regroupement Scolaire Progressiste (RSP), peu avant mon engagement au Cégep. Le poète Jacques Godin, amoureux de Pauline Julien, m’accompagna une journée entière dans ce porte-à-porte qui dura un long mois. À court terme, le RSP visait l’exemption de l’enseignement religieux et la création des cours de morale afin de sortir les enfants athées des corridors des écoles.  Le temps des religions institutionnalisées me semblait vraiment révolu. Belle illusion de jeunesse. Le temps nous a montré que la véritable laïcité au Québec n’était pas pour demain.

Si j’avais un souhait pour l’humanité c’est qu’elle évolue consciemment vers la notion de « trans ». Pas les gras trans mais bien la transcendance, tel que pouvait l’imaginer Anais Nin : transition, transgression, translucidité, transformation, transmission, transportement, transdisciplinarité… enfin, tous les trans qui nous font évoluer au-delà du connu. Ce sont ces «  switchs » de niveau de conscience qui nous fascinent, avec leurs bons et leurs mauvais côtés.  Il faut reconnaître que la notion de « trans » s’oriente lentement mais sûrement vers le transhumanisme et le transgenrisme et autres trans que nous ne pouvons pas encore imaginer.  Plus qu’une mutation, une transmutation qui ne pouvait être imaginée à l’époque d’Anaïs Nin. Dans un contexte où les mots changent de sens et que la religion institutionnalisée perd de sa substance, je suppose que les mots  transubstantiation et transfiguration sont également appelé à un détournement de sens.

1983 — La librairie-boutique Vénus de Rimouski

TRAVAUX LIBRAIRIE
Tout fût refait dans les normes, du sous-sol au grenier.

Nous avons vendu La terre de l’Eau Vive, non sans difficultés et en septembre 1983 nous célébrions dans la joie et l’excitation l’ouverture de la librairie. La liste des diverses sections de livre fut la première tâche réalisée durant tout l’hiver. Le local en vue était l’ancien salon de coiffure Vénus, sur la rue Saint-Pierre, non loin de la rue Cathédrale, comprenant des  stationnements dans la cour. Au début, nous étions quatre filles à croire au projet, mais la difficulté c’était de trouver des actionnaires en mesure d’investir. Dans un commerce, la question de l’argent et de la comptabilité sont des réalités auxquelles il fallait faire face. Comment convaincre la Caisse Populaire du sérieux et de la rentabilité du projet alors qu’il y avait déjà deux librairies à Rimouski en plus de celle du Cégep. Finalement notre plan d’affaire a peut-être fait bonne impression mais c’est sans doute le fait qu’Audette et moi-même avions un poste permanent au Cégep de Rimouski qui fut l’argument décisif. Dès que la Caisse Populaire accepta de nous accorder le prêt, les autres obstacles se succédèrent mais l’énergie créatrice était au rendez-vous. Nous avions le cœur à l’ouvrage et il fallait trouver un entrepreneur qui accepte de rénover un vieux bâtiment. Tous hésitaient à cause des nombreuses surprises qu’on risquait d’y trouver. Et Dieu ou la Déesse sait qu’on en a trouvées. Finalement, un monsieur Morneau accepta courageusement le défi et nous avons passé l’été dans les travaux tout en prévoyant la publicité, la comptabilité, l’entretien des bâtiments, le système d’alarme, le système de classement des livres, les relations avec les fournisseurs et avec la clientèle, etc. Il faut dire que durant cette période intense de créativité, le rapport au temps s’était modifié. Fini les journaux et la télé. Nous savions que nous serions informées s’il y avait une nouvelle urgente et importante. Durant l’été, j’ai fait la tournée des maisons d’éditions et de distribution à Montréal avec Esther Morrissette qui a généreusement travaillé comme bénévole durant les premiers mois de l’ouverture de la librairie. La réponse de Rimouski et du Bas-Saint-Laurent fut positive. Cette librairie, qualifiée d’ ésotérique, au début répondait à des attentes qui s’ajustèrent en fonction de la demande. Avec le temps la librairie est devenue agréée générale.